Épépé – Ferenc Karinthy

Épépé – Ferenc Karinthy
(Épépé, 1970)
Editions Denoël, 2005
Traduction de Judith et Pierre Karinthy
Préface d’Emmanuel Carrère


« En y repensant, ce qui a dû se passer, c’est que dans la cohue de la correspondance, Budaï s’est trompé de sortie, il est probablement monté dans un avion pour une autre destination et les employés de l’aéroport n’ont pas remarqué l’erreur. »

Budaï est un linguiste qui, alors qu’il se rend à une conférence à Helsinski, échoue dans un tout autre endroit. Au début, seulement ennuyé, il se dit qu’il n’a qu’à retourner à l’aéroport et prendre le prochain avion qui le conduira à destination. Mais il se heurte à un comportement étrange des locaux (toujours pressés et très nombreux, foule mouvante engloutissant les individus) et à une langue inconnue, incompréhensible et indéchiffrable.
La profession de Budaï en fait quelqu’un d’armé pour affronter une telle situation. Pourtant, après une étude minutieuse des sons, signes et de tout ce qui peut caractériser une langue, Budaï ne peut que conclure qu’il se trouve face à un isolat.
Pendant un temps il va retrouver un peu d’espoir auprès de la jolie liftière de l’hôtel qui est la seule personne à ne pas le rejeter mais l’expérience n’ira pas bien loin. Il n’est même pas certain de son nom : Épépé ? Bébé ? Diédié ?


Ce roman est très prenant :

> L’auteur ne cherche pas la facilité, bien au contraire. Il place tous les obstacles possibles pour contrarier son personnage.
> Budaï est quelqu’un d’opiniâtre qui force l’admiration. Il teste toutes les options qui pourraient lui permettre de quitter cet endroit. Il est à la fois méthodique et humain, c’est-à-dire susceptible de céder par moment au découragement et de devenir brouillon, désespéré.
> En dépit de la localisation de l’intrigue dans un pays fictif, l’auteur arrive à créer une histoire réaliste. En effet, le comportement de Budaï est globalement rationnel et ses réactions sensées. Comme l’écrit Carrère dans la préface, Budaï suit une logique quasi-mathématique, rigoureuse. Il fait appel à sa formation de linguiste. Il a les pieds sur terre et sait prioriser les actions à prendre.
> Si Karinthy joue au chat et à la souris avec son héros, le lecteur capable d’empathie vit un cauchemar par procuration (à noter que si vous êtes plutôt d’un naturel sadique, vous y trouverez aussi votre compte puisque Budaï collectionne les échecs).


L’intrigue est fort bien construite et, au-delà des mésaventures de Budaï, le lecteur a l’occasion de réfléchir à nombre questions (deux exemples) :

> Le basculement que peut prendre la vie d’une personne « éduquée » qui se retrouve aussi démunie qu’un analphabète pour peu qu’on la déracine.
> Budaï remarque que dans ce pays, même les autochtones ne semblent pas se comprendre ou, plutôt, que « … personne n’écoutait personne. » A ce titre, cette « fable » est universelle : il n’y a qu’à constater le dialogue de sourds qui peut apparaître entre un billet et les commentaires qui en sont faits, entre ce qui est écrit et ce que l’on interprète pour cause de lecture en diagonale, partielle, idée préconçue, etc.


Enfin, ce livre est étonnant. Sa dernière « partie » peut sembler complètement déconnectée du reste alors qu’elle est plutôt l’occasion de faire évoluer encore une fois Budaï en le sortant de la routine tout en soulignant ce qui m’a paru être une critique politique, voire sociale.
Il n’est pas impossible que j’aie aimé ce livre de la première à la dernière page.


« Il est tout à fait confiant, il sera bientôt chez lui. »



Provenance : bibliothèque

Lu dans le cadre de la semaine hongroise.
Mina et Maryline présentent aujourd'hui des livres du père de l'auteur, Frigyes Karinthy (cliquer sur leurs noms pour accéder à leurs billets)

Amerigo - Stefan Zweig

Amerigo – Stefan Zweig
 (Amerigo, Die Geschichte eines historischen Irrtums, 1942)
Le Livre de poche, 1996, 123 pages
Traduction de Dominique Autrand


Récit d’une erreur historique


A tous ceux qui assimile les essais à des textes barbants, je ne peux que recommander ce court livre. En effet, non seulement c’est passionnant (et nul besoin d'être amateur d’Histoire), mais en prime le lecteur bénéficie de tout le talent littéraire de Zweig. Cet écrivain a un don, celui de raconter de façon simple, merveilleusement bien écrite et surtout vivante un fait historique à la fois pointu et connu de tous. Il est également un humaniste qui, au-delà de cet imbroglio, tourne son regard vers deux hommes.

Ainsi, Zweig mène une sorte d’enquête pour essayer de déterminer comment l’Amérique fut baptisée selon le prénom de Vespucci qui ne découvrit pourtant pas ce continent et ne revendiqua rien, au détriment de Christophe Colomb.

Dans un premier temps, Zweig rappelle la situation historique en balayant les siècles qui précédèrent les grandes découvertes pour terminer sur la dernière décennie du XVème. Il nous prévient d’emblée : il faut se mettre dans la peau des gens de l’époque afin de comprendre l’impact de ces découvertes, l’enthousiasme qu’elles suscitent. Et il a raison : j’étais complètement emballée une fois ce tour d’horizon achevé.
Puis il en vient au corps du sujet et c’est toujours aussi prenant. On comprend, au-delà du méli-mélo invraisemblable qui conduisit à nommer l’Amérique selon Vespucci, ce qui fait que Vespucci prit le pas sur Colomb sans avoir commis d’exploit particulier. 

« … toute découverte, toute invention ne tient pas tant sa valeur de celui qui la réalise que de celui qui en comprend toute la signification, toute la force opérante. »


La suite est tout aussi intéressante : 
> D'une part, Zweig retrace l'enchaînement des événements jusqu'à ce que le nom d'Amérique soit en quelque sorte officiel.
> D'autre part, il se tourne vers les deux hommes au cœur des débats : ils étaient amis et Zweig relève, à la lumière de ce fait, l’absurdité de la bataille qui s’engagea en leurs noms et qu’ils n’auraient certainement pas souhaitée.


C'est ainsi qu'au-delà de l'Histoire, cet essai nous parle avant tout des Hommes, une caractéristique de cet écrivain qui, par ce choix, revient à l'essentiel : la rigueur (historique et intellectuelle) et l'absence de jugements hâtifs quels qu'ils soient. En l'espèce, cela aurait évité et une erreur historique, et l'opposition artificielle entre deux hommes qui s'appréciaient.


Provenance : PAL

Vous parler de ça – Laurie Halse Anderson

Vous parler de ça – Laurie Halse Anderson
 (Speak, 1999)
La Belle Colère(*), 2014, 304 pages
Traduction de Marie Chabin


« C’est la rentrée ; mon premier jour au lycée. »

A son entrée au lycée, Melinda Sordino est une paria : ses anciennes amies l’ont laissée tomber et tout le monde la regarde de travers. Ses parents, peu chaleureux (dans la famille, la majorité des échanges se fait par post-it interposés), lui reprochent son mutisme quand, convoqués par le lycée, ils sont confrontés à son silence.
En effet, suite à un traumatisme, Melinda n’arrive plus à s’exprimer et, plus le temps passe, plus elle se referme sur elle-même. Or il est bien connu que « le mal-être, c’est trop compliqué, contagieux, pas fun. » (extrait de la 4ème de couverture). Au fil des trimestres, Melinda s’embourbe et son silence est considéré par les adultes comme un signe de rébellion.


Il m’a fallu dépasser le premier tiers du livre pour enfin trouver un ton spécifique à ce roman, une identité bien à lui et, ironiquement, c’est le chapitre sur Thanksgiving qui m’a convaincue. A partir de là, mon intérêt n’a jamais faibli, bien au contraire.

En dépit de différences culturelles, les problèmes que rencontrent les ados sont les mêmes ici et ailleurs et c’est ce qui rend ce roman intéressant pour toute une classe d’âge. Au-delà du traumatisme spécifique de Melinda, nous retrouvons ici tout ce qui caractérise la vie d’un adolescent notamment sur un plan social. Si Melinda semble être la seule personne isolée, c’est certes lié à un événement précis mais c’est aussi parce que les autres se sont empressés de trouver un groupe auquel appartenir. Le problème de Melinda, c’est qu’elle ne peut plus se rattacher à qui que se soit, à la fois parce que personne ne veut d’elle et parce qu’elle-même est incapable de mener une vie normale après ce qui est arrivé. Comment faire semblant que tout va bien quand tout va mal ? Melinda n’a pas trouvé d’autre solution que de se taire, se faire toute petite, essayer de se diluer dans la vie du lycée, disparaître, s’anéantir.

« Les personnes qui ne s’expriment pas meurent à petit feu. Tu serais étonnée de savoir combien d’adultes sont déjà morts à l’intérieur… Ils avancent sans savoir qui ils sont, en attendant qu’une crise cardiaque, un cancer ou un semi-remorque vienne finir le boulot. » lui dira M. Freeman, son professeur d’arts plastiques, quand Melinda lui confiera par mégarde qu’elle ne sait pas ce qu’elle est censée ressentir, problème majeur en matière d’arts.


Vous parler de ça est un roman sur une renaissance douloureuse qui ressemble la plupart du temps à une descente aux enfers. Il m’a paru retracer avec justesse ce combat que l’on mène seul, dans le désespoir le plus complet, en adoptant une stratégie erronée mais répondant à ce que l’on croit être notre seule issue. Melinda a fermé la porte aux émotions afin de ne plus être blessée ; l’indifférence est sa meilleure cuirasse… C’est du moins ce qu’elle croit.
Eternelle ironie, si Melinda est perdue en ce qui concerne son cas, elle porte un regard lucide sur le monde qui l’entoure. Ses remarques sur le lycée et sa famille sont très bien vues, mordantes et avec ce ton que l’on perd souvent en devenant des adultes.
Si mon peu de goût pour les adolescents m’a tenue un temps éloignée de l’héroïne, j’ai fini par ressentir beaucoup d’empathie à son égard ; elle est émouvante dans son combat et j’ai terminé le livre en retenant mes larmes, ce qui est vraiment rare.

C’est un roman à faire lire aux adolescents qui peuvent en tirer de nombreuses leçons de vie en fonction de leur situation, même si on n’a pas toujours envie de retrouver dans un roman son quotidien. Mais je crois très sincèrement que Vous parler de ça a des chances de parler directement au cœur des jeunes, du moins je l’espère. J’aurais aimé que de tels romans existent quand j’avais cet âge.


« J’aimerais bien vous en parler. »


Provenance : éditeur

L'avis de Cajou

(*) La Belle Colère est un label créé par Stephen Carrière et Dominique Bordes et rattaché aux Éditions Anne Carrière.