Les fausses innocences – Armel Job

Les fausses innocences – Armel Job
A Vue d’Oeil (gros caractères), 2005, 273 pages
[édition que j’ai lue / version classique notamment chez Robert Laffont]


« Le samedi soir, le plus souvent, je passe la frontière et je vais à la pension Trost. »


C’est une histoire dépaysante que nous propose Armel Job, du moins pour la Française que je suis et qui ignorait tout du territoire où ce déroule ce récit. En effet, j’ai appris dans un « Avertissement de l’auteur » qu’il existait en Belgique un territoire particulier nommé « Communauté germanophone de Belgique » et dont le passé fut mouvementé.
L’impact sur le roman est à la fois anecdotique et impossible à négliger. Je ne peux en dire plus sans risquer de gâcher les ressorts de l’histoire mais c’est le sentiment final que j’ai ressenti.

C’est un de ces livres où le tempo est tranquille mais où l’on ressent néanmoins la tension liée à la disparition de quelqu’un. L’intrigue se déroule dans une communauté rurale au début des années 60. Certains personnages savent des choses que d’autres ignorent ; on s’imagine un scenario puis un autre, puis on ne sait plus. On devine que le drame puise ses racines en profondeur tout en restant dans le flou le plus total.
En surface, la narration n’a rien à voir avec ces romans formatés pour être des page-turners : pas d’effets de manche mais d’un côté un narrateur qui croit savoir et ne veut pas savoir en même temps mais essaie de comprendre quand même (et le lecteur est un peu comme lui) et de l’autre la principale intéressée qui a des airs de veuve peu convaincante.

Le premier narrateur, Roger Müller, est le bourgmestre de Niederfeld. Le disparu, c’est le docteur Stembert, un homme que Roger n’a jamais aimé car Stembert a épousé la belle Mathilda. Or Roger aime Mathilda depuis l’adolescence.
Lorsque Mathilda, l’autre narratrice, vient déclarer le décès accidentel de son mari en Allemagne de l’Est, Roger sait qu’elle ment.
La 4ème (un peu bavarde) précise que Roger est tiraillé entre son devoir d’élu qui exigerait une enquête (personne n’a vu le corps du docteur) et son amour pour Mathilda qui, au contraire, l’inciterait à enterrer l’affaire. Ce n’est pas tout à fait exact. En effet, dès le départ, Roger n’a aucunement l’intention de mettre Mathilda dans l’embarras et fait tout pour l’aider en douce chaque fois qu’un obstacle se présente. Toutefois, sachant qu’elle ment, il essaie de comprendre le déroulement des faits : comment Mathilda a-t-elle pu tuer son mari, qui plus est ni vue ni connue ?

Si j’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, je n’ai plus pu lâcher le livre par la suite. La 4ème fait référence à Hitchcock et, même si je ne suis pas une spécialiste, la comparaison ne me semble pas usurpée. Le titre est également bien trouvé.
La progression de l’intrigue conduit le lecteur vers une fin à la fois logique et inattendue : c’est vraiment réussi, tout comme l’ensemble du roman que je recommande.


Participation au Mois belge d’Anne et Mina.


Provenance : bibliothèque

L’ange et le cachalot – Simon Leys

L’ange et le cachalot – Simon Leys
Points Essais, 2002, 207 pages


Ce recueil d’essais peut sembler hétéroclite si ce n’est incohérent ; je dirais plutôt qu’il est éclectique. Cette caractéristique se traduit d’ailleurs par le titre de l’ouvrage qui s’inspire de propos de Chesterton. En résumé, associer anges et petites fleurs des champs dénote une limitation de l’esprit quand rapprocher anges et cachalots nécessite « une vision assez sérieuse de l’univers. »

Ainsi, ce recueil a beau aborder des sujets très divers, un certain fil conducteur finit toujours par apparaître. Il peut être plus ou moins marqué selon les articles mais cela suffit pour ne pas donner le sentiment de lire un ouvrage sans queue ni tête.
Un résumé simplifié pourrait souligner quelques traits communs à l’ensemble : le langage, l’écriture, les différences culturelles et tout ce qu’implique l’univers de la traduction.

L’ouvrage est découpé en trois parties : « Chine », « Littérature » et « Traduction (théorie et pratique) ». Le premier sujet peut paraître complètement hors-propos et ne viser qu’à assouvir un plaisir égoïste (Simon Leys est sinologue). Or j’ai noté que chaque partie comportait à un moment ou à un autre au moins une référence à la Chine sans que celle-ci ne soit jamais pour autant hors-sujet.
La partie spécifiquement dédiée à la Chine évoque Confucius puis la calligraphie et, à travers cela, les différences de civilisations avec l’Occident.
Dans la seconde partie, l’auteur s’intéresse à cinq écrivains séparément (Balzac, Simenon, Malraux, Lawrence d’Australie – il n’y a pas d’erreur, et Evelyn Waugh). Aucun de ces auteurs ne figure dans mon panthéon et pourtant j’ai aimé chaque « étude » à l’exception de la dernière, mon « rejet » de Waugh ne pouvant s’acclimater à l’admiration de Leys pour celui-ci. « Littérature » comprend à l’occasion des références à la Chine et à la traduction.
En parlant de ce dernier sujet, je dois avouer que je me suis sentie un peu frustrée. En effet, un seul article est dédié aux questions théoriques. Les deux suivants sont des traductions de Simon Leys. Enfin, le dernier texte est la reprise de la préface qu’il avait rédigé pour un ouvrage traduit par ses soins et dont j’ai entendu parler il n’y a que quelques mois de cela par Charles Juliet (il est partout, je sais… Et pour les curieux, le livre en question est Deux années sur le gaillard d’avant de Richard Henry Dana).


Ce recueil est passionnant, éreintant aussi parfois car il demande une certaine gymnastique intellectuelle que, malheureusement, nombre de mes lectures n’exigent pas. Mais quel plaisir d’avoir le cerveau qui bouillonne, de corner allègrement quantité de pages, d’écrire un peu partout dans le livre !

Si vous êtes touche-à-tout, que la langue vous fascine, que le brassage d’idées et les parallèles vous stimulent, alors ce livre peut être l’occasion de découvrir Simon Leys ou de renouer/poursuivre votre relation avec cet auteur.


Participation au Mois belge d’Anne et Mina.


Provenance : PAL

Digressions #1

Depuis quelques temps déjà, je suis une pub vivante pour VDM. Depuis mon dernier passage à la bibliothèque, j’ai le sentiment qu’un sort m’a été jeté.

Première partie
Normalement, aujourd’hui, j’aurais dû avoir planifié un article d’une toute autre nature. Pour cela, j’avais besoin d’emprunter un livre à la médiathèque. J’avais consulté le catalogue sur Internet de chez moi la veille de mon déplacement après la fermeture de la bibliothèque et comme je comptais m’y jeter quasiment à l’ouverture le lendemain, le livre étant noté disponible, ça partait bien. Sauf qu’une fois sur place, pas de livre. Après avoir épuisé les tactiques habituelles, je consulte la personne en charge du rayon (« arts » donc pas le plus fréquenté). Elle constate qu’effectivement le livre n’est pas là alors qu’il devrait y être. Jusque-là, nous sommes d’accord. Elle consulte son ordinateur et me dit qu’en fait le livre a été « vu » pour la dernière fois il y a trois mois (je ne peux m’empêcher de penser que côté suivi des bouquins, il y a comme une faille) et elle ajoute : « … mais il va peut-être revenir. » Là, je me dis qu’il doit y avoir inscrit sur mon front : « Prends-moi pour une conne » parce je ne vois pas d’autre explication à sa remarque. Je lui lance mon regard qui tue et elle bafouille qu’elle va le mettre en « manquant », comme cela : « peut-être que s’il ne revient pas, on en rachètera un exemplaire » (mais bien sûr…). En attendant, elle m’invite à aller consulter l’exemplaire disponible à la bibliothèque qui ne prête pas (consultation sur place seulement. Autant je comprends le principe pour les bouquins rares, anciens, utiles aux chercheurs, etc. autant je ne saisis pas le concept quand il s’agit de livres lambda vu que je ne vais pas passer une demi-journée, dans le meilleur des cas, à lire sur place sans discontinuer), bibliothèque que je déteste parce qu’elle a toujours des bouquins qui m’intéressent que les autres biblios n’ont pas. Je ne réponds pas à sa suggestion et imagine que je viens de la décapiter afin de me passer un peu les nerfs.
J’imagine un plan B : je vais feuilleter le livre à la librairie. Il date de 99 donc il y a des risques qu’il n’y soit pas mais je vais tenter ma chance. Là, j’apprends qu’il est épuisé depuis 2010 (donc pour la commande éventuelle de la biblio on repassera…).
Il ne me reste plus qu’à tenter de le trouver en bouquinerie (c’est un livre d’art donc, de toute façon, je ne comptais pas l’acheter neuf), sauf qu’à Toulouse, c’est un peu la misère de ce côté-là, surtout si on veut trouver des livres qui n’ont pas moisi depuis des décennies. Bref, si je le trouve un jour, je vous en parle mais, pour l’heure, on va dire que le sujet est mort (et moi énervée pour un moment).



Second épisode (je ne fais jamais les choses à moitié : c’est une règle de vie ;).
Parmi les livres que j’ai empruntés ce jour-là, figure un court roman belge. Je le débute dans la foulée. Je ne vais pas vous en parler ici mais, afin de ne pas pourrir le billet qui y sera dédié, je voulais juste faire sortir la vapeur au sujet d’un point qui m’a donné envie d’assassiner un personnage.
Elle s’appelle Emma et, page 31, Emma m’a profondément offensée.

Rappel (ou information) : je suis une grande buveuse de thé EN VRAC et m’intéresse à ce breuvage en général.
Emma, donc, page 31, plonge dans une tasse d’eau chaude « une petite bourse en mousseline » (qui contient du Darjeeling en prime ! Je ne suis pas amatrice de ce thé mais les connaisseurs comprendront la raison de ma précision). Là, je hurle intérieurement : argh ! La barbare !

Mais ce n’est pas tout. La bêcheuse indique à son compagnon de voyage : « … je ne supporte plus les mauvais thés, les sachets en papier blanchi. » Je me dis : « elle se moque de moi ». Le thé enveloppé dans de la mousseline c’est essentiellement du marketing qui vise à faire croire aux consommateurs qu’ils dégustent autre chose que du vulgaire thé en sachets. Autrement dit, c’est du thé qui, pardonnez-moi l’expression, pète plus haut que son cul parce qu’il est globalement (voire entièrement) équivalent au thé en sachets. Bref, Emma commence à me porter sur les nerfs.

Mais ce n’est pas tout (c’est une coriace et elle a décidé de m’achever). Pendant que sa cochonnerie trempouille dans son eau chaude, Emma se met à étaler sa culture en lisant à son interlocuteur un extrait du Livre du thé d’Okakura Kakuzô. Et, là, je vacille ; je m’avoue vaincue : cette femme est une diablesse. Comment peut-on boire du thé emballé tout en citant un maître qui évoque la cérémonie du thé japonaise dans toute sa délicatesse, sa complexité, sa philosophie, bref la quintessence de l’art de consommer le thé (même si je trouve le matcha absolument imbuvable) ? C’est carrément insultant !
C’était mon coup de sang du jour. Promis, je ne reviendrai pas sur cet épisode quand je parlerai du livre en question ;)


Je signale que cette nouvelle rubrique (que je voulais mettre en place depuis longtemps) n’a pas pour vocation de « lâcher la vapeur » chaque fois. J’espère bien, au contraire, y partager des remarques plus agréables sur mes lectures à l’avenir.