Vous avez dit transparence ?

Avant toute chose, je précise que ce billet ne concerne pas les SP. Si vous voulez vous mettre sur la poire à ce sujet, merci de le faire ailleurs. 


Il y a quelques temps, alors que nous discutions de choses et d’autres relatives à la blogosphère, mon interlocutrice m’a demandé ce qui m’avait motivée à indiquer à la fin de chaque chronique la provenance du livre alors que je ne le faisais pas avec mon précédent blog.
Il est vrai qu’étant donné ma nature franche, j’ai longtemps considéré que peu importe que j’aie reçu le livre de l’éditeur ou non puisqu’en définitive je donnais mon avis sincère quel qu’il soit. Certes, on se sent toujours un peu à l’étroit quand un livre nous a déçu et qu’il vient d’un éditeur. Cependant, je ne suis pas calculatrice et si un éditeur est froissé suite à une chronique peu élogieuse et décide de me blacklister je ne vais pas avoir d’insomnies pour autant.

Pendant les années où je n’ai pas eu de blog, puis alors que je revenais doucement avec un blog privé, je me suis intéressée aux blogs anglophones et j’ai remarqué une pratique : la mention de la provenance du livre, en particulier en cas de « SP ». Tous ne le font pas mais c’est une pratique très courante, aussi courante qu’elle est rare sur les blogs francophones.


Les blogs US sont obligés de mentionner la provenance du livre en cas de « SP », tout comme ils sont supposés indiquer, le cas échéant, que leur billet contient des liens vers des sites marchands, de nombreux blogs étant affiliés à telle ou telle enseigne.
Cette obligation est liée aux règles de transparence établies par la FTC (Federal Trade Commission), règles qui concernent tous produits ou avantages qui nous ont été fournis par une entreprise afin que l’on donne son avis. Ces règles visent à prévenir le lecteur d’un avis des circonstances dans lesquelles le rédacteur s’est procuré le produit.
Il ne s’agit pas de considérer d’office le rédacteur comme une personne peu fiable : c’est uniquement une question de transparence. Le lecteur de l’avis doit avoir en main tous les éléments lui permettant de se forger une opinion : ni plus, ni moins.

Estimant ce fonctionnement très sain, je l’ai adopté. Comme je l’indiquais à mon interlocutrice, cela ne me dérange pas outre mesure que les blogs francophones n’indiquent pas la provenance de chaque livre chroniqué. En revanche, il est évident que je sélectionne les blogs que je fréquente en fonction de l’authenticité que j’y décèle à défaut d’avoir cette information.
C’est ainsi qu’il me semblerait judicieux que l’Union Européenne s’empare de la question et mette en place le même type d’obligation que celle existant aux Etats-Unis. Certains ne respecteraient pas les règles mais celles-ci auraient l’avantage d’exister et un résidu d’optimisme me laisse à penser qu’elles seraient globalement suivies.
Elles permettraient également de limiter si ce n’est supprimer (laissez-moi rêver) deux comportements qui m’horripilent : les remerciements sans fin adressés à l’éditeur dans le billet et les vantardises quant aux livres reçus en Service de Presse.
Un cadre officiel aurait l’avantage de proposer un contenu dépassionné et je ne demande qu’à être épargnée par les épanchements émotionnels déplacés.



Que pensez-vous d'un renforcement de l'éthique et de la transparence sur les blogs ?
Cela doit-il passer par un code officiel ou croyez-vous les blogueurs capables de s'auto-gérer en la matière ?
Avez-vous une politique précise sur ce sujet ? 


Source : Pinterest

Les révoltés de Villefranche – Mirko D. Grmek et Louise L. Lambrichs

Les révoltés de Villefranche – Mirko D. Grmek et Louise L. Lambrichs
Seuil, 1998, 380 pages (annexes et notes incluses)


Mutinerie d’un bataillon de Waffen-SS à Villefranche-de-Rouergue, septembre 1943


Le 17 septembre 1943, une mutinerie a lieu au sein d’une division SS dans une petite ville du sud-ouest de la France. Suivant un projet de Himmler, cette division est composée en majorité de Croates musulmans dont certains recrutés de force. Les mutins seront maîtres de la ville pendant quelques heures avant de subir une répression sans pitié par la Gestapo, prévenue et arrivée entre-temps du chef-lieu du département.

Je connaissais avant ma lecture l’essentiel des faits s’étant déroulés sur place. En revanche, j’ignorais tout le reste, à savoir le contexte historique et politique. C’est ainsi qu’après avoir étudié « Le point de vue français », les auteurs prennent du recul et s’intéressent « [au] côté croato-bosniaque et allemand » avant d’effectuer un « Retour en France » pour essayer de faire le lien et affiner les circonstances de la révolte puis se projeter dans le futur.

Mirko Grmek et Louise Lambrichs essaient de dénouer les fils de cette histoire dont les tenants et les aboutissants sont très flous (il reste d’ailleurs des zones d’ombre aujourd’hui encore : même en se basant sur des documents historiques, les auteurs se heurtent à des paradoxes, des contradictions, etc. Il est dommage que personne n’ait mené une enquête de cette ampleur depuis la parution de ce livre, notamment parce que les archives anglaises n’étaient pas entièrement accessibles et celles de Belgrade pas du tout – je ne sais pas si ces dernières le sont à ce jour).
C’est en cherchant à comprendre que les auteurs prennent conscience de la complexité de cet événement. Outre son caractère unique, cette mutinerie et la façon dont elle va être étouffée révèlent à la fois les craintes de l’Allemagne nazie mais aussi le jeu des forces en présence qu’il s’agisse des différents Etats engagés dans la guerre ou encore des organisations de résistance/collaboration. Cette affaire est donc gênante pour beaucoup de monde au point qu’aujourd’hui encore les cérémonies de commémoration bien que globalement consensuelles sont marquées par des prises de position datant d’un autre siècle.

> Qui étaient ces recrues ? D’où venaient-elles ? Pourquoi ces jeunes se sont-ils révoltés et qu’espéraient-ils ? Ces interrogations nous plongent dans la Yougoslavie de l’époque où chaque entité bénéficiait d’une certaine autonomie mais insuffisamment. On découvre ainsi que la volonté de se libérer des Serbes ne date pas des années 90 mais aussi qu’identité et nationalité sont deux choses différentes sur ces territoires. Les deux auteurs reviennent sur la guerre qui fit éclater la Yougoslavie et sur l’incompréhension totale de cet événement majeur par le reste du monde, à commencer par la France, toujours à la pointe en matière d’aveuglement et de jugements imbéciles (ils rappellent notamment une déclaration de Mitterrand qui m’avait donné envie de vomir à l’époque – c’est toujours le cas). Ainsi, les Serbes passaient pour de gentils communistes ayant combattu les nazis quand les Croates étaient de vilains nationalistes ayant collaboré.
Si ce livre ne devait avoir qu’une seule qualité, ce serait celle consistant à rappeler que l’Histoire et les faits ne sont jamais aussi simples que l’on voudrait bien nous le faire croire (et que l’on croit souvent par paresse intellectuelle). Grmek et Lambrichs font d’ailleurs preuve d’humilité et n’hésitent pas à reconnaître leurs limites quand ils sont confrontés à des contradictions qu’ils ne peuvent pas démêler. Au mieux, peuvent-ils parfois avancer des hypothèses tout en les justifiant.

> Pourquoi les révoltés font-ils référence à des contacts sur place quand l’embryon de résistance existant dément avoir quoi que ce soit à voir avec la mutinerie ?

> Pourquoi, question essentielle, ce fait et ses protagonistes furent-il enterrés dans tous les sens du terme après la guerre ? Une des réponses est relative à la constitution de la Yougoslavie titiste. En effet, il y eut deux tendances : l’une consistant à ignorer purement et simplement cette affaire et l’autre en faisant passer les révoltés pour des communistes, le politiquement correct de l’époque. Or, manque de chance, les mutinés n’étaient pas communistes et voulaient libérer leur pays, c’est-à-dire qu’ils militaient pour l’indépendance, pas pour une fédération où tout le pouvoir serait entre les mains de Belgrade.
Cela eut des répercussions diplomatiques au cours desquelles la France s’écrasa et laissa faire. Ainsi, le monument provisoire édifié sur le lieu où furent exécutés une vingtaine de mutins (les autres ont été déportés) glorifiait-il les courageux Yougoslaves, étoile rouge en prime, ce que la population ne comprit pas puisqu’elle n’avait jamais entendu parler de « Yougoslaves » mais uniquement de Croates. Et pour cause, la treizième division n’a jamais été une représentation globale de ce qui était alors la Yougoslavie (il n’y avait ni Serbes, ni Monténégrins). La Bosnie fit également entendre sa voix une fois sa liberté retrouvée puisque le bataillon était constitué d’une majorité de personnes nées sur le territoire bosniaque.


Le livre s’achève avec des pistes sur ce qu’il serait souhaitable de faire afin de respecter la vérité historique. A cette occasion, les auteurs démontrent une fois encore leur bon sens.
Depuis 2006 un mémorial définitif a enfin été mis en place. Les statues en bronzes réalisées par un artiste croate et jamais livrées à la France ont été dupliquées. Les appellations ont été revues : le nom officiel du lieu est « Parc Mémorial des Croates », les drapeaux accompagnant ceux de la France et de l’Europe sont ceux de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine, enfin les mutins sont identifiés comme étant Croates et Bosniaques. Une seule chose manque : les noms de ceux dont nous sommes certains de l’identité, qu’ils soient enterrés là ou ailleurs.

Si je devais mentionner une seule réserve quant à cet excellent ouvrage, ce serait la croyance un peu trop optimiste des auteurs concernant la conscience des Villefranchois. Si je ne doute pas que lors des événements puis des années qui suivirent, les habitants eurent à cœur de fleurir ce lieu de mémoire, je n’ai jamais connu cette ferveur alors que j’ai vécu là à plein temps jusqu’à mes 14 ans. J’ai entendu parler de cette mutinerie pour la première fois en 2005 ( !) suite à une recherche personnelle concernant la bibliographie de Louise Lambrichs. Aucun professeur n’a jugé utile de nous parler de ce fait local majeur. Je ne connais personne qui aille régulièrement se recueillir au mémorial (je ne juge pas mais tempère l’enthousiasme des auteurs). Enfin, les auteurs débutent leur ouvrage en considérant que la guerre en ex-Yougoslavie a eu une signification particulière pour les locaux : je ne demande qu’à rencontrer ces (rares) personnes…

Si vous avez un peu de temps aujourd’hui, pensez à ces jeunes, torturés et massacrés loin de chez eux parce qu’ils voulaient simplement aller libérer leur pays et échapper aux nazis dont ils ne partageaient pas les idées.


Provenance : achat





 Le mémorial
(photos [cliquables] personnelles prises en 2013. 
Il faisait un froid de gueux mais le vent permettait aux drapeaux de flotter contrairement à cette année)


Texte figurant sur la stèle de gauche (la droite dit la même chose en croate)
Aux martyrs
combattants pour la liberté
qui s’insurgèrent contre le nazisme
le 17 septembre 1943
à Villefranche-de-Rouergue
reposant ici et en des lieux inconnus

Leurs compatriotes
de Croatie et de Bosnie-Herzégovine
les Villefranchoises et les Villefranchois

fidèlement reconnaissants

Bain de lune – Yanick Lahens

Bain de lune – Yanick Lahens
Sabine Wespieser Editeur, 2014, 280 pages


Une jeune fille violentée est retrouvée sur une plage haïtienne suite à une tempête. Elle raconte son histoire en alternance avec une voix collective (c’est une interprétation personnelle étant donné que je n’ai pas compris le point de vue choisi dans la majorité des parties du roman : un narrateur qui dit parfois « on », « nous », ou encore semble omniscient). Cette seconde voix retrace sur trois générations l’histoire des Lafleur (pauvres) et des Mésidor (riches), deux familles vivant à Anse Bleue et ses environs.

C’est un livre que, comme le dernier roman de Robert Goolrick, j’aurais aimé aimer. Non qu’il m’ait déplu contrairement au Goolrick, mais il n’a pas réussi à m’entraîner dans son univers.
De nombreux ingrédients étaient pourtant au rendez-vous : l’histoire d’un pays (qui plus est un pays à l’Histoire passionnante) narrée à travers plusieurs générations et mettant en relief les vies des uns et des autres en fonction de sa place dans la société ou de la place que chacun essaie d’obtenir pour les plus ambitieux. Au-delà de l’histoire d’Haïti, Yanick Lahens nous plonge dans la culture de ce pays : ses croyances, ses traditions, son parler, etc. A ce titre, j’ai été gênée par les nombreux renvois en fin d’ouvrage : soit on les lit et la lecture est hachée, soit on fait l’impasse et on tente de deviner la signification générale à partir du contexte (ma méthode), quitte à accepter parfois un certain flou.
Ainsi, ce livre ne fait pas que parler d’Haïti mais est Haïti dans une version campagnarde en ce qu’il nous propose une représentation de ce pays à partir d’un petit groupe de personnages (dont on trouve les arbres généalogiques en fin d’ouvrage – apparemment, les enfants reçoivent le nom de la mère).

Mon problème fut de deux ordres : un, très personnel, concerne le style de Yanick Lahens qui m’a plu dans l’extrait disponible sur le site de la maison d’édition mais qui, sur la distance, m’a paru inégal et souvent bien plat.
L’autre concerne l’intrigue elle-même. De nombreux événements ont lieu, témoignages que la vie bouillonne, et pourtant j’ai eu le sentiment qu’il ne se passait à peu près rien. D’une génération à l’autre, rien ne change vraiment et j’ai fini engluée dans une histoire paradoxalement statique.
De même, certains personnages sont particulièrement intéressants mais, à vouloir donner un panorama d’ensemble, c’est toujours la communauté qui a le dessus. J’aurais aimé, par exemple, connaître le destin d’Olmène, en savoir plus sur Abner, un personnage à fort potentiel pour ce que le livre nous en dit.

C’est ainsi que mes sentiments envers ce livre sont ambivalents. On devine sa puissance mais celle-ci reste en retrait, comme si l’auteur l’avait trop bridée de peur que toutes les forces de l’île ne se déchaînent. Or cela aurait apporté de la passion à un ouvrage qui s’avère en définitive frustrant.



Provenance : éditrice